Le fabuleux destin de François et Alain
- 25 nov. 2016
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21 heures : le rideau se lève. Les deux combattants entrent sur le ring. Le premier, fort de ses 44 victoires d'affilé, apparaît plus en forme que le septuagénaire mis à mal au match aller avec moins d'un tiers des arbitres en sa faveur.
Avant que la cloche ne sonne, l'ancien Premier ministre serre la main de l'ancien Premier ministre, amicalement, ou du moins cordialement, ou du moins comme le veut le protocole.
D'emblée, le combattant Fillon dégaine une arme qu'on ne lui connaissait pas : il sourit. C'est la première fois. Moment d'émotion dans le public. Certains crient, d'autres pleurent, personne n'en croit ses yeux. Face à lui, le rescapé Juppé est contraint de griller son joker "je lutterai contre l'islamisme" dès la troisième minute.
Dans une séquence flash back, tournée en noir et blanc avec un filtre sépia pour Alain Juppé, les candidats secouent une nouvelle fois les foules : Fillon avoue avoir été un soixante-huitard ! Bon, Juppé aussi, mais ça n'a duré que deux jours, s'étant rapidement rallié à Charlie Gaulle II.

Les adversaires assènent alors les premiers coups. François Fillon (ou plutôt "Fransôa Fillon", si l'on s'en tient à la prononciation d'Alain Juppé) tacle son aîné en le ramenant à son passé douteux : "On ne peut pas gouverner si on n'est pas clean, c'est évident quoi...". Réponse de l'intéressé : "Ca ne se fait pas Fransôa. Faute avouée, à moitié pardonnée." Et Fillon de répondre innocemment "Oh mais je ne parlais pas de toi Alain voyons" avec un large sourire, jusqu'aux oreilles. Ou plutôt un large sourire pour Fillon, disons jusqu'au bout des lèvres.
Tout au long du combat, les deux challengers s'appellent par leur prénom. On se dit alors que ç'eût été plus long si Jean-Frédéric Poisson avait été qualifié pour le second tour.
Soudain, en plein milieu du débat, François le Sarthois lâche une bombe. Un séisme même. Bousculant les idées reçues, il affirme, en plateau, sous les yeux ébahis de David Pujadas, que les ministres ne touchent pas de retraite. Un silence. La France est sous le choc.
Devant cette révélation, Alain se précipite : il a beaucoup de choses à dire lui aussi. Et puis, après tout, il n'a que seize points de retard. C'est toujours jouable. Il dévoile un argument d'autorité, usant du fameux "Y'a quelqu'un qui m'a dit", qu'adorait son ex-rival le petit Nicolas. Le maire de Bordeaux enchaîne les propositions pour revoir le droit du travail, s'inspirant des pays voisins : dynamiser la formation professionnelle, retarder l'âge de départ à la retraite (y-compris pour lui), mettre fin aux 35 heures...
De son côté, celui qui se revendique héritier de Margareth Thatcher insiste sur une réforme nécessaire du système de santé : "Il faut privatiser le système de santé. Comme ça, on monte les prix, ça tue les pauvres, et on fait des économies. CQFD. Il fallait simplement y penser."
Les journalistes abordent ensuite des questions étranges, comme le sort des ophtalmologues. Quinze Français supplémentaires se sentent d'un coup concernés par la primaire... pendant vingt secondes, avant qu'Alain le malin ne fasse comprendre qu'à lui, il ne faut que deux jours pour avoir un rendez-vous.
Le débat se poursuit et les candidats adoptent des postures différentes : si Juppé se montre offensif, Fillon quant à lui reste droit dans ses bottes. Il gère son match. Face au sang-froid de son opposant, Juppé a la rage et se met à baver.
Le point culminant du combat a lieu à 21h47, lorsque les échanges entre les deux hommes deviennent plus virulents. Fillon provoque : "Alain Juppé ne veut pas vraiment changer les choses."
Nous abordons alors le quart d'heure technique de l'affrontement, celui où la moitié des téléspectateurs, dont l'auteur de cet article, ne comprend pas de quels thèmes il est question, mais acquiesce parce que les deux orateurs semblent maîtriser leur sujet. Pour faire simple, tous les deux veulent baisser les impôts, mais pas de la même manière.
De nouveaux échanges obligent Fillon à clarifier sa position sur l'IVG et l'adoption pour les couples de même sexe. Habilement et après avoir rappelé qu'il ne s'est jamais opposé à l'avortement, il répond "J'étais contre le mariage pour tous, tout comme Alain Juppé d'ailleurs". De quoi envoyer son adversaire au tapis...

Le duel s'achève sur les oppositions quant à l'attitude à adopter vis-à-vis de la Russie. Juppé Bonalain Ier rappelle d'abord le passé glorieux de la France et lance un "Make France Great Again", avant de se prononcer en faveur d'un dialogue avec Vladimir le Terrible. Plutôt sur la même longueur d'onde, Fillon en profite pour s'attaquer à la gauche qu'il accuse de favoriser l'unilatéralisme de Moscou.
Dans leur conclusion respective, le "meilleur d'entre nous" réaffirme son engagement chiraquien, prônant une réconciliation des Français dans un pays en proie à une fracture sociale; de son côté, François Zedong vante les capacités de la France à devenir en dix ans la première puissance européenne, si ce n'est mondiale.
In fine, François Fillon semble sortir victorieux de ce match. Moins par la pertinence de ses arguments que par la posture abordée, celle d'un homme clair, intelligible et déterminé. Face à lui, Alain Juppé a usé de toutes ses forces pour critiquer le programme de son concurrent, ce qui l'aura finalement desservi : en pointant les ambiguïtés du programme filloniste, il a donné à son rival l'opportunité de clarifier ses propos et donc de se renforcer à la veille d'un second tour qui pourrait difficilement lui échapper.
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